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vendredi 21 novembre 2008

On a tous nos jours noirs



On a tous nos jours noirs.

Moi le mien, c'était le mardi 25 mai 1982 à Aire sur Adour dans les Landes.

Depuis 9 mois j'étais interne dans un établissement médico-scolaire spécialisé dans les cas d'adolescents surdoués qui connaissaient des problèmes d'insertion scolaire, sociaux, familiaux et surtout psychologiques.

J'allais sur mes 17 ans, et à 14 ans, suite à des tests psychotechniques poussés on avait diagnostiqué un QI exceptionnellement élevé, supérieur à 180 sur 200 (moyenne française aux alentours de 100). Avec un tel résultat, vous allez dire que je devais être en tête de classe. Pas du tout, j'étais au rang des cancres, à côté du radiateur d'une salle de classe d'un collège.

La bonne idée de la conseillère d'orientation, m'envoyer chez le psy. Ben oui, si j'étais un cancre, ça venait forcément de ma tête. Ca ne pouvait pas venir de cours inintéressants, de profs à chier. Les seules choses, c'est que moi je m'ennuyais en cours,  que j'étais mal à l'aise dans mon corps, que j'étais victime de violences familiales et d'humiliations. A l'époque, les problèmes des surdoués, on ne les comprenaient pas, et les parents pouvaient faire ce qu'ils voulaient.

Un jour la psychologue décide qu'il faut un suivi plus intensif, dans un cadre spécialisé, voilà pourquoi j'ai du quitter ma chère vallée du Haut-Giffre pour un gros bourg des Landes, sur les bords du fleuve Adour. 100 km des Pyrénées, 70 de l'océan.

Là je trouve un cadre ou je me sens bien, ou je peux m'épanouir culturellement, des amis. Oui moi, le solitaire discret, je me lâche car je trouve des mecs, des nanas dans mon cas.

Mais eux souvent, ils ont des problèmes bien pires, délinquance, enfance violée, enfance prostituée... Des trucs qui font gerber.


Le bâtiment était ancien, un ancien séminaire en carré, avec un patio au centre. Les ailes ouest et est étaient occupées par les adolescents, le nord était consacré à une splendide bibliothèque, des salles de cours, le sud qui n'avait qu'un rez-de-chaussée alors que les autres ailes avaient en plus deux étages, était le lieu de l'administration.

L'ancienne chapelle, attenante au côté ouest, était consacrée aux espaces de loisirs. Télé, baby foot, ping pong, salles pour des ateliers divers. On avait même au rez-de-chaussée, une salle de spectacle.


5h53, en ce matin du mardi 25 mai 82, un cri: « au feu! » Engourdi, je me lève, je vois juste Marcel sur le terre plein de l'aile sud. Et rien d'autre. Je me dis qu'il est encore en plein délire, et je repense au cauchemar que j'ai fait quelques jours avant. Le feu. Sensation de déjà vécu.

Je me recouche et puis quelques minutes encore et de nouveaux cris. Je me relève, il est 6H04, et là je vois de la fumée. Je hurle à mon tour au feu. Moi j'étais à l'Ouest au premier étage, et je vois tout l'Est en feu. Je secoue mes deux collègues de chambrée et puis j'ai un réflexe à la con. Alors que tout le monde court dans les couloirs en criant, moi j'enfile tranquillement un jean et mon teddy bleu sur mon pyjama, des baskets, et je me casse en marchant. Arrivé en bas je vois « L », un gars que je connaissais bien, avec qui je mangeais souvent, les vêtements en feu. J'appris plus tard qu'il était sorti du 1 ter Est en traversant en courant un couloir en feu. Brûlé gravement, il ne lui restait plus que quelques jours à vivre. Et puis je vois d'autres potes comme « S » accroché au mur, sur une corniche de 7, 8 centimètres, tentant de rejoindre le terre plein du côté sud. Un miracle qu'aucun ne se soit cassé la gueule. Ils auraient atterri sur des pavés, et comme le premier étage était à 5 mètres de haut...

Arrivé côté sud, devant l'entrée, je prend conscience de l'ampleur des choses, il est 6H08. Je vois des infirmiers et des infirmières abattues, en pleurs, et puis on se compte, on se regarde, qui est là, qui est dans le bâtiment. Ou est « N, » « Y », Mirko. Mirko, le premier pote que je me suis fait là-bas. Un rennais d'origine tchèque, avec qui j'ai pris des leçons de ping pong et découvert les bières de Budvard et de Pilsen. Là ou il y avait sa chambre,qui fut aussi la mienne à mon arrivée, je ne vois que fumée.

Et puis je vois Bégonia et sa copine de chambre, coincées derrière des fenêtres anti-suicides qu'elles n'ont pas la force de briser comme certains garçons l'ont fait à grands coups de lit bélier. Pendant bien quinze minutes, elles ont hurlé, elles ont même chanté « A la clairefontaine », puis plus rien.

On se sent impuissant. On a trois blessés graves, des grands brulés, Laurent, Francis l'as du baby et de la défonce et Jean Pierre un infirmier du 1 ter Est. Seul un médecin psy Mai Van Kan, qui habitait à côté et une jeune interne ont été capable de réagir en professionnels de santé. Les infirmiers et infirmières étaient effondrés. On a appelé les pompiers au moins dix fois depuis la cabine. On devait être maintenant dans les 60 devant le bâtiment. 50 complètement abattus, silencieux ou en pleurs. A une dizaine, on essayait de faire ce que l'on pouvait. J'ai demandé à l'interne si on pouvait aider. Et puis je me suis rapproché des bâtiments de l'est par l'extérieur, et j'ai hurlé à ceux que j'apercevais de sauter. J'ai vu ma copine Nanou, arrivée en même temps que moi dans l’établissement, sauter du premier étage, et se payer les plinthes du massif de rosiers. Putain de plinthes! Bassin défoncé, fractures des chevilles. On appelle, l'interne, elle a pas la colonne cassée, alors avec mon pote Jean Jacques on la prend tant bien que mal, on la porte sur 30 mètres jusqu'au poste médical improvisé, et puis je vois un type, un jeune que je connaissais à peine, tenter sa chance du deuxième. Bien dix mètres. Et il arrive le dos sur les plinthes. Putain de plinthes! Paralysé à vie le gars!

6h30, les pompiers qui n'arrivent pas! Et la bibliothèque qui fait le feu de joie. On se dit que pour les copains qui sont encore dedans, c'est fini.

Les premières sirènes n'ont été entendues que vers 6H40. Les pompiers de Mont de Marsan qui avaient fait trente kilomètres à fond dans leurs camions, et ceux d'Aire qui arrivent enfin. Ils n'en sortiront qu'un seul, le petit Marc, 1 m 60 , 40 kilos, asphyxié derrière sa fenêtre. Un pompier debout sur le dernier barreau de l'échelle, défonce sa fenêtre à coup de hache, puis rentre, et en ressort avec Marc, sur l'épaule. Bravo, le pompier! Et le petit gars, on va le ranimer. Ses deux voisines, vous savez celles qui ont hurlé et chanté, on les reverra jamais.

La plupart des 21 disparus dans l'incendie sont morts par asphyxie. Quant aux trois brulés, ils ne survivront pas. Je les connaissais tous. Ce n'était pas tous des amis, mais je me souviendrais toujours de leurs tronches.

Et puis vers 7h30, on se répartit en petits groupes pour aller chez des infirmiers qui habitent dans la ville, histoire de manger quelque chose. J'étais chez Jany, une infirmière qui me suivait, une femme d'une cinquantaine d'années avec le coeur gros comme ça, veuve, avec un accent du Sud Ouest, qui sentait bon le foie gras et le confit. Je me souviens du chocolat que j'ai bu, de l'appel que j'ai pu passé à ma mère vers 7h45. Un appel court, « Maman, t'inquiètes pas, y a eu le feu, y a des morts mais je suis vivant, je suis chez Jany j'ai rien, j'essaierai de rappeler pour donner des nouvelles, mais là il faut que je laisse le téléphone aux copains ». Heureusement que je l'ai appelé ma mère, car quelques minutes après, une de mes cousines, qui venait d'entendre l'information à la radio, l'appelait. J'imagine même pas quel aurait été l'état de ma mère, si je ne l'avais pas eu au téléphone quelques minutes avant. Dix heures, ne sachant trop quoi faire, on nous regroupe devant l'établissement. Puis on nous emmène vers une base de loisirs, ou nous trouverons pendant quelques semaines le gîte et le couvert.


Je me souviens des vêtements qui nous sont donnés par les habitants après une collecte rapidement organisée.

Je me souviens des journalistes TV et de leurs caméras que l'on caillasse pour les faire reculer. La soif du sensationnel, associée au voyeurisme le plus pourri.

Je me souviens de Jack Ralite, ministre de la Santé, vers 21 heures qui nous dit quelques mots, nous serre la main.

Je me souviens de la première nuit, du moment ou enfin je m'écroule à mon tour après avoir soutenu les autres, infirmiers et ados pendant toute la journée. Et je pleure, pendant des heures.

Je me souviens de « J » mon infirmière préférée, qui me réconforte, et qui me donne un truc pour dormir.

Je me souviens de Roland Magdane, de passage quelques jours après dans la ville, qui nous invite gratos à son spectacle. On avait pas envie d'y aller, mais il avait insisté, c'était tout ce qu'il pouvait faire pour nous, pour nous remonter le moral.

Je me souviens de la fin de son show,juste avant son dernier sketch « le roi des fous », ou ils nous a dédié son spectacle, et particulièrement des mots qu'il a eu. Un mec bien.

Je me souviens des questions que l'on m'a posé quand je suis rentré chez moi, quelques semaines plus tard.

Je me souviens de tous les bons et mauvais souvenirs. Du ski à Cauterets ou Gavarnie, de sorties sur la côte basque ou landaise, des matchs de rugby, du concert de Lavilliers (plus de 3 heures à 5 mètres de la scène), de parties de foot, des premiers films de ciné club que j'ai vu comme « Gilda » ou « Yoyo » de Pierre Etaix, ma passion du ciné est née là, de l'orchestre de Bordeaux Aquitaine, des matchs des Girondins de Bordeaux, ou d'Orthez à la Moutête, de Jacques Villeret dans son one man show.

Je me souviens des faux JT en vidéo, et de la série « Papy et Beurk », inspirée de « Starsky et Hutch » que j'ai fait avec quelques potes.

je me souviens même avoir pleuré devant France-Allemagne 82.

Je me souviens aussi de mes quelques rapines dans un supermarché du coin. Je piquais de l'alcool, des bouquins de cul.

Je me souviens des départs en vacances pour rentrer chez moi coincé dans des couloirs froids entre deux bidasses bourrés comme des cochons.

Je me souviens de mes premières légères ivresses à l'izarra verte.

Je me souviens de bagarres ou j'ai même planté un mec (pas gravement). Ben oui, je me suis jamais dégonflé quand on me cherchait.

Je me souviens de « Mort aux cons » tatoué sur mon bras, tout seul, à l'aiguille et à l'encre de chine.

Je me souviens de la vie qui reprend son cours et que l'on savoure à fond.

Je me souviens de l'esprit de corps qui unissait les survivants. On en touchait un, y en avait trente qui arrivaient.

Et je me souviens surtout des gens. Leurs visages n'ont pas quitter ma mémoire.

Je ne sais pas pourquoi mais c'est là que les gens, ont commencé à me raconter naturellement et simplement leurs histoires. Une telle, violée par son père le jour de ses 15 ans, untel, violé pendant à partir de 11 ans par le père supérieur du collège privé ou il était interne. En plus ce salopard de cureton conservait religieusement dans son armoire un uniforme d'officier SS. Nazi et pédophile deux raisons de buter cette merde....

Je me souviens de ma révolte et de ma haine pour cette société pourrie.

Je me souviens de mes envies révolutionnaires, du « Tché », de Trotsky.

Je me souviens de tous les morts et de tous les vivants.

Je me souviens des cauchemars que j'ai fait pendant des années. Et il arrive que plus de 20 ans après, les cris et chants de « B » et de « E », résonnent encore dans ma tête.

Certains vont trouver que ce site n'est pas la place ou mettre ce genre de textes, moi je voulais simplement dire à tous, qu'ils n'étaient les seuls à avoir des cauchemars à cause de journées noires.


C'était les meilleures années de ma vie, et puis il y a eu ce matin de mai 82, trois morts vivants, et vingt et un petits tas de cendres. J'allais avoir 17 ans et si le feu avait pris dans mon bâtiment, au même endroit ou il a pris dans l'aile Est, je ne serai pas là pour vous raconter mon histoire.



Erik, un homme en noir.


PS: si vous êtes un ancien du Centre Jean Sarrailh à Aire sur Adour, y ayant été suivi entre 1979 et 1982, ou si vous connaissez des anciens qui y ont vécu, n'hésitez pas à me contacter, c'est important!